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Naufrage d'Alain Delord

Tribune : qui paie les secours ?

  • Publié le : 04/03/2013 - 00:01

Don McIntyre pour le BOCDon McIntyre a couru les quatre étapes du BOC Challenge 90-91 et terminé 2e de la classe II sur un 50 pieds.Photo @ Olivier Chapuis

Alain Delord, sain et saufAprès avoir été récupéré le 20 janvier dernier, Alain Delord (en rouge) est installé dans sa cabine. Il est ici encadré par Don McIntyre (à droite) et son épouse Margie, chefs d'expédition à bord de l'Orion. Don McIntyre vient d'expliquer à Alain Delord comment un Français (Yves Dupasquier) l'avait battu douze ans plus tôt lors du tour du monde en solitaire avec escales. Et cela les fait bien rire.Photo @ D.R. Courtesy of Don McIntyreDon McIntyre, navigateur et aventurier, est chef d'expédition antarctique à bord du paquebot Orion qui a récupéré en janvier dernier le navigateur français Alain Delord naufragé au large de la Tasmanie – récit et bilan de ce sauvetage, ce mois-ci, dans le Voiles et Voiliers n° 505.
Pour sauver le skipper de Tchouk Tchouk Nougat, les secours australiens ont mis en œuvre de lourds moyens et, comme souvent en pareil cas, des voix se sont élevées pour demander si c'était bien à la communauté d'en assumer le prix – d'autant que certains passagers du paquebot se sont dits frustrés d'une partie de leur coûteuse croisière.
Don McIntyre a alors livré sa réflexion sur le sujet, rédigée depuis l'Antarctique à bord de l'Orion, pour qu’elle soit publiée dans un magazine australien, avant de proposer à Voiles et Voiliers de la reprendre.

 

> Traduction Frédéric Augendre.

Hier, j'étais au bout du monde, à 2 200 milles au Sud d'Hobart, aussi bas que vous puissiez descendre avec un bateau. Je suis en Antarctique pour visiter les baraquements de Scott et Shackleton, ainsi que je l'ai fait à de nombreuses reprises ces huit dernières années, en tant que chef d'expédition à bord du paquebot Orion. Mais cette saison est différente. Pour arriver jusqu'ici, nous avons dû lutter sur 240 milles contre un important champ de glaces, ce qui nous a amené à l'extrême limite de notre autonomie et nous laissait à peine dix heures pour débarquer et rapidement repartir pour faire route au Nord et retraverser le champ de glaces.
Expédition OrionAu cours de l'année, le programme du paquebot Orion ne se limite pas à l'Antarctique et la prochaine expédition en mer de Ross, sur les traces de Scott et Shackletons, est programmée pour janvier 2014. Pour les 22 jours de périple, le ticket d'entrée se négocie aujourd'hui à plus de 25 000 euros.Photo @ Darrin Bennett Orion Expedition CruisesNous avons donc visité les lieux qui furent le camp de base de Scott en trois heures, sous des bourrasques de neige et par une température ressentie de -30°, en raison du vent soufflant à 25 nœuds et jusqu'à 40 en rafales. Nos quatre vingt quinze passagers étaient déçus, mais ils ont dû se rendre à l'évidence : nous devions faire une croix sur notre deuxième escale, le camp de base de Shackleton, dans la mesure où il était simplement trop dangereux de réaliser un nouveau débarquement.
Les images satellites montrent maintenant le champ de glace se refermant derrière nous et nous fonçons vers le Nord pour une nouvelle bataille. Je viens juste d'adresser un courriel à notre compagnie à Sydney, la prévenant d'un éventuel retard à notre arrivée en Nouvelle-Zélande.

Nous avons beau naviguer dans le luxe d'un paquebot cinq étoiles, ces expéditions sont encore de véritables aventures. Nous travaillons avec les éléments, jamais contre eux. Le «facteur Antarctique» dicte ce que nous pouvons ou ne pouvons pas faire. L'issue de chaque voyage demeure incertaine. Souvent, nous sommes le seul bateau dans un rayon de 1 800 milles. Nous sommes livrés à nous-mêmes. Si nous avons besoin d'assistance, nous avons ce qu'il faut pour lancer un appel de détresse, mais nous savons que ce ne sera pas un sauvetage express. Tous ces facteurs nous conduisent à mettre en place un grand nombres de procédures destinées à faire face aux urgences, juste au cas où.
J'ai navigué en solitaire autour du monde et aussi à plusieurs reprises en Antarctique, à bord de petits voiliers. J'ai même parcouru 3 500 milles à travers le Pacifique sur une baleinière non pontée, dans le sillage de William Bligh après la mutinerie du Bounty. J'ai accompli une première en gyrocoptère (un tour de l'Australie, ndr) et mené sur terre quelques autres aventures un peu folles. Jusqu'à aujourd'hui, je n'ai jamais eu à solliciter les secours ; je suis donc probablement chanceux, indépendamment de tout ce que j'ai mis en œuvre pour minimiser les risques.
Je suis doublement chanceux, dans la mesure où je jouis de cette liberté de parcourir à ma façon le grand monde et ses coins les plus reculés. Après une année à vivre totalement seul en Antarctique avec Margie (sa femme, ndr), dans une boîte arrimée aux rochers, j'ai pleuré en voyant un phoque vivant dans un bac en plastique à l'aquarium de Sydney. Il avait perdu sa liberté.

Récupération d"Alain Delord par l"équipage de l"OrionLa récupération d'Alain Delord, vue du bastingage de l'Orion : le semi-rigide approche du radeau de survie, sous le vent du paquebot. Un marin extrait le naufragé de son bib, puis le semi-rigide vient à hauteur de la porte latérale de l'Orion, où le navigateur français est hissé.Photo @ D.R. Courtesy of Don Mc Intyre

Voici quelques semaines, l'Orion a été appelé pour secourir un navigateur solitaire français dans le grand Sud. Nous avons dû nous dérouter de 650 milles et annuler une escale prévue à l'île Macquarie, dans le Sud d'Hobart. Certains passagers étaient plus qu'un peu déçus et même le capitaine a exprimé son antipathie pour les navigateurs solitaires. Hmmm ? Personne n'a cependant manifesté son désaccord avec le principe humanitaire conduisant à sauver une vie.
Parfois, dans  votre existence, vous pouvez être la personne au bon endroit au bon moment – ou la personne au mauvais endroit au mauvais moment. Et vous pouvez interpréter cela comme bon vous semble. (Suit un récit détaillé des conditions du sauvetage d’Alain Delord, que nous ne reprenons pas ici, la rubrique «Ça vous est arrivé» du n°505 de Voiles et Voiliers, actuellement en kiosque, détaillant précisément ces aspects de l'histoire.)


Pourquoi ne nous contentons-nous pas
d'écouter de loin les derniers soupirs d'un être humain ?

 

Une fois de plus, les médias ont demandé qui assumait le coût des secours ! L'Australie est signataire d'un traité international qui nous attribue la responsabilité des recherches et des secours pour une certaine partie du monde, sans coût pour le bénéficiaire. D'autres nations ont d'autres régions du globe en charge. Notre propre zone est immense et le centre de coordination des secours (MRCC), localisé à Canberra, est opérationnel 24 heures sur 24. Il a accès à tous les moyens de sauvetage disponibles en Australie et alentour. Il peut, pour secourir une personne, requérir l'assistance de l'armée ou de n'importe quel navire, qui se trouve dès lors contraint à agir par les lois maritimes.
L'Orion n'a reçu aucune compensation financière, ni du gouvernement, ni des assurances pour son intervention. Les lois existantes ne donnent pas davantage le droit aux passagers d'obtenir un remboursement. Dans un geste commercial – et absolument pas en raison d'une obligation légale –, la compagnie de voyages a malgré tout fait une offre généreuse à ses clients, en compensation du désagrément. Et ce en dépit du fait que la visite de Macqarie aurait de toutes façons été impossible : au jour prévu, les restes du cyclone subi par Alain Delord faisaient souffler 50 nœuds dans les parages de l'île, levant une mer énorme qui aurait rendu tout débarquement impossible.

Sauvetage SansoSur cette édition, le Vendée Globe n'a pas eu recours aux services du MRCC australien (qui avait pris en charge l'opération de secours de Yann Eliès, en 2008) ; l'Espagnol Javier Sanso a en revanche était secouru par l'armée portugaise, dans une opération coordonnée par le MRCC portugais, au lendemain de son chavirage survenu le 3 février dernier, au Sud des Açores.Photo @ Rui Caria Vendée Globe 2012-13Pour organiser ce secours, le MRCC de Canberra a affrété à grands frais des avions commerciaux, trois jours durant, et des avions militaires ont été aussi employés. Le sauvetage n'a pas précisément été bon marché. Alors, pourquoi le faire ? Pourquoi ne nous contentons-nous pas d'écouter de loin les derniers soupirs d'un être humain, en restant les bras croisés avec les écouteurs de nos Ipod sur les oreilles ?
Quand Scott et Shackleton ont débarqué sur la glace comme explorateurs et aventuriers, il n'y avait personne pour leur venir en aide et les balises de détresse n'existaient pas. Aujourd'hui, tous les passagers de l'Orion se disent probablement que si un jour ils se retrouvent dans les ennuis, quelqu'un, quelque part, éteindra son Ipod pour venir à leur secours et fera tout ce qui est de son possible, jusqu'à la limite de sa propre sécurité.
Devons-nous interdire l'esprit d'aventure d'autrui, au motif que nous ne voulons pas avoir à aller le chercher ? Le risque est une donnée de la vie quotidienne. Comment pourrions, ou devrions-nous, décider ce qui est assez risqué ? Ou trop risqué ? Il m'apparaît clairement que la plupart des gens se sentent plus vivants, fiers, assurés et confiants en eux-mêmes lorsqu'ils se sont confrontés à une forme d'aventure et de risque, qu'il s'agisse de pagayer sur un canoë, de naviguer vers l'Antarctique ou de marcher dans le désert. C'est littéralement une façon de se forger le caractère ! Est-il trop risqué d'expédier l'Orion au bout du monde ?

Biographie express de Don McIntyre

Don McIntyre, 56 ans, a couru en 1990-91 le Boc Challenge, tour du monde en solitaire avec escales qui avait été précurseur du Vendée Globe. Engagé en classe II sur Buttercup, un plan Adams-Radford de 50 pieds, il s'était classé deuxième de sa catégorie derrière le Français Yves Dupasquier (Servant IV). En classe I, Christophe Auguin (Groupe Sceta) s'était alors imposé devant Alain Gautier (Generali Concorde).
McIntyre s'est ensuite engagé dans plusieurs expéditions antarctiques à la voile.
Il a passé un an avec sa femme Margie, dans une boîte de 2,40 m sur 3,60 m arrimée aux rochers du Cap Dennison, sur le site du camp de base de l'explorateur australien Douglas Mawson (1882-1958).
En 2010, il a navigué 44 jours dans le Pacifique sur une baleinière, avec trois compagnons, pour revivre le périple du capitaine Bligh suite à la mutinerie du Bounty.
Don et Margie McIntyre sont «chefs d'expédition» à bord du paquebot Orion, spécialisé dans les croisières antarctiques.

L'aventure humaine et technologique se construit sur le risque. L'homme est si intelligent que nous sommes désormais capables de sauver des gens dans la plupart des endroits de la planète. Mais devrions-nous le faire ? Ce système a-t-il été mis en place pour sauver uniquement les bonnes personnes ? Les navigateurs solitaires sont-ils de bonnes personnes ? Ou bien ne devons-nous secourir que les gens ordinaires qui se retrouvent au mauvais endroit au mauvais moment ? Peut-être Alain était-il au mauvais endroit au mauvais moment ? Quelle serait, à votre avis, la mauvaise personne à secourir ? Et qui prendra une telle décision ? Devrions-nous demander un numéro de carte de crédit avant d'agir ? Combien donneriez-vous pour sauver une vie ? Imaginons qu'on ait besoin de votre voiture et qu'on doive la sacrifier, pour sauver la vie du fils ou de la fille de quelqu'un. Donneriez-vous votre voiture ?
Si le jardinage est votre passion, vous penserez plus facilement que les alpinistes, les navigateurs solitaires, les pêcheurs – et même les touristes de l'Antarctique – sont des aventuriers irresponsables et vous préfèrerez probablement rester à la maison. D'accord. Ceci dit, qui paie pour les secours ? C'est simple : ceux qui paient sont ceux qui sont en capacité de porter assistance et portent assistance.

Réfléchissons maintenant à ceci. Au départ de la plupart des pays, il est illégal de s'aventurer en mer sans une balise de détresse. Pourquoi ? Parce que les états doivent pouvoir mettre en œuvre une recherche si quelqu'un est porté disparu. Quand bien même vous seriez prêt à signer un contrat de «droit à mourir» avec tous les centres de coordination des sauvetages à travers le monde, établissant que «vous ne voulez pas être secouru», ils ne pourront pas l'accepter et ne l'accepteront pas. Ils sont obligés – s'ils le peuvent – d'investiguer et de rechercher, c'est pourquoi une balise leur rend la vie plus facile. Si personne n'est capable de porter assistance à un appel de détresse, alors personne ne paie. Si personne ne peut payer pour les avions, le carburant, les moyens humains, personne n'engagera de recherche.
Mais si, en tant qu'êtres humains, nous sommes à la bonne place, au bon moment, et que nous sommes en capacité de venir en aide à quelqu'un qui est dans la situation opposée… Alors les recherches et les secours se mettent simplement en route, au mieux des possibilités de chacun et beaucoup de gens sont fiers de cela. Il n'y a pas de réponse noire ou blanche à la question… Nous sommes seulement tous humains.

> Retrouvez le récit et le bilan du sauvetage d'Alain Delord, dans la rubrique "Ça vous est arrivé" de Voiles et Voiliers n° 505, mars 2013, actuellement en kiosque.

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