Actualité à la Hune

L’Atlantique et le Pacifique à tire d’ailes (1)

Matin Bleu, à l’aube d’une nouvelle croisière

  • Publié le : 07/01/2011 - 06:08

Vertige des hauts Il y a six ans, Guy et sa famille ont construit une goélette de 14 mètres 80 gréée avec des "ailes" (voiles épaisses) et ont depuis fait tout l'Atlantique et le Pacifique, en tirant une complète satisfaction. Dans une série d'articles inaugurée aujourd'hui, ils nous racontent leur aventure. Photo © D.R. (Matin Bleu) Guy, Maryline et leurs enfants Mélanie et Nikita ont passé cinq ans à sillonner l'Atlantique et le Pacifique : 40 000 milles de rêve, la mère qui fait l'école et des amis aux quatre coins du monde.
Pas très original ? Pas si sûr ! Car la petite famille navigue sur Matin Bleu, une goélette biquille de 14,80 mètres, imaginée avec l'aide d'Erik Lerouge et construite par Guy... Avec des "ailes" (voiles épaisses) de 55 mètres carrés chacune en guise de voilure !
En une série d'articles, ils vont nous raconter comment ils ont tiré toute satisfaction de ce voilier et commencent par quatre récits courts, mais emblématiques de cette aventure.

AU LARGE DES TONGAS, SUR LA ROUTE FIDJI-TAHITI
Dans la nuit du 8 au 9 novembre 2008

Contre les alizés
Par Mélanie

L'équipage de Matin Bleu, les enfants

Mélanie, 19 ans
Ma première traversée de l'Atlantique, je l'ai faite à l'abri dans le ventre de ma mère. Je suis née sur un voilier et l'eau est mon élément. Je passerais ma vie à nager, plonger, sentir le soleil sur ma peau. Le Pacifique Sud est mon pays, même si je regrette parfois que les îles soient si éloignées les unes des autres. Aujourd'hui, je découvre la vie sédentaire en France où j'apprends un métier.

Nikita, 14 ans
Je suis né en Nouvelle-Calédonie, mais j'ai passé mes premières années en France, à la campagne, pendant la construction de Matin Bleu... Et la navigation, ce n'est pas mon truc. Je suis content d'avoir pu visiter plein d'endroits différents et d'avoir rencontré beaucoup de gens, mais aujourd'hui, je suis ravi de vivre à terre, d'aller enfin au collège et de ne plus avoir à quitter mes copains.

En sortant jeter les épluchures de légumes par dessus bord, je remarque une masse nuageuse énorme qui bouche l'horizon. Bon, on risque encore de se faire bastonner et ce ne sera que la troisième nuit d'affilée que nous subirons le passage d'un grain blanc.
Tout juste le temps de finir de dîner, le grain est sur nous. Nuit noire en quelques minutes. Vent qui passe à 30, puis 40 noeuds. Le vent tourne au Sud-Sud-Est, nous filons vers le Nord. Il reste quelques cailloux et l'île Tafahi à longer.


Rafales à plus de 60 noeuds. L'anémo
ne va pas plus loin.


Mon père s'habille et met un harnais au cas où. Ma mère allume l'ordi pour mieux surveiller notre route. Niki est reparti jouer aux Lego. Je monte dans le cockpit. Le vent atteint les 40-50 noeuds. Mon père hésite à prendre un autre ris. Pour l'instant le bateau file sans souffrir. La mer devient blanche et j'entends le vent siffler.

A l'abri sous le bimini, j'observe la mer se creuser. Maintenant, le vent est presque constant à 50 noeuds et mon père décide de prendre un 4e ris. Pas besoin de toucher aux réglages pendant la manoeuvre et le pilote continue à barrer tout en tenant le cap. Il revient trempé. La pluie est dense et le vent forcit encore ; rafales à plus de 60 noeuds. L'anémo ne va pas plus loin.

Ailes + biquille Navigation facile grâce aux ailes, peu de gîte et le choix du biquille : Matin Bleu paraît idéal pour la croisière au long cours. Photo © D.R. (Matin Bleu) Pelotonnée sur la banquette, je suis hypnotisée par l'écume blanche qui tranche sur cette nuit noire. Ma mère s'aperçoit que je ne suis pas attachée et m'oblige à le faire. Mais pourquoi ?! Que peut-il m'arriver ?

Les minutes passent, je commence à avoir froid. Le vent ne décolère pas et je me surprends à redouter sa force et surtout celle de la mer. Et si quelqu'un tombait à l'eau ?
Je prends la ligne de mon harnais entre mes doigts et la sers fort pour me rassurer.

Je me tourne vers la proue. Matin Bleu glisse sur l'écume. Les ailes supportent la violence des rafales, le pilote barre toujours sans difficulté. Nous restons manoeuvrants tout en poursuivant notre route. Ma mère vient de coucher Niki. Le mauvais temps ne nous a jamais empêché de dormir. Insouciance de l'enfance que je suis en train de quitter... Cette nuit, je réalise que la mer peut être dangereuse, moi qui me suis toujours sentie invulnérable.






NOUMÉA
13 juin 2010

L'essai rêvé
Par Maryline

Ciel gris, peu de vent cet après midi sur le lagon. Notre sortie en mer risque de manquer d'intérêt...
Pourtant tous les amis sont arrivés à l'heure et nous hissons les ailes après la sortie de la baie. Nous tirons un premier bord de près, direction l'îlot Maître.
Pour montrer la facilité de manoeuvre, nous enchaînons les virements de bord qui ne demandent qu'un coup de barre, et pas que l'on touche aux réglages. Le bateau gîte peu et les amis marchent sur le pont avec facilité.
La souplesse d'utilisation, l'absence d'effort sur les ailes, la sensation de glisse les impressionne autant que le silence. Malgré un vent entre 10 à 12 noeuds, Matin Bleu profite de la moindre risée pour accélérer et montrer sa puissance.

L'équipage de Matin Bleu, les parents

Guy, 58 ans
J'ai découvert la mer à 25 ans et la navigation à 30. C'est sans à priori que j'ai opté pour un plan lorcha d'Erik Lerouge, gréé en jonque pour construire mon premier voilier. Concevoir, puis construire un voilier m'a permis de réunir l'ensemble de mes compétences pour donner vie à un bel objet. Il faut parfois savoir trouver des solutions innovantes, afin de dépasser les contraintes techniques et fonctionnelles, tout en mettant l'accent sur l'esthétisme. Faire naviguer ce voilier sorti de mon imagination, puis vivre avec ma famille des moments forts est un plaisir que je vous souhaite d'éprouver.

Aliénor Avant Matin Bleu, Aliénor a été notre premier voilier au plan de voilure ambitieux... Mais pas aussi convaincant. La deuxième mouture est nettement plus aboutie ! Photo © D.R. (Matin Bleu)

Maryline, 51 ans
En tenant la barre d'un Dufour 29, un matin au large de l'Espagne, j'ai su que ma vie serait la mer. Ma rencontre avec Guy m'a permis de trouver la personne avec qui partager mon désir de nomadisme. Depuis plus de vingt ans, nos vies sont liées à la mer, aux voyages et à deux voiliers qui nous ont permis de réaliser nos rêves les plus fous.


DE CURACAO A ISLA PINOS SAN BLAS

630 milles - Moyenne : 6,5 noeuds
Avril 2006

Une silhouette familière
Par Maryline

A Noël 1994, nous avions longé le Cap Véla - le cap Horn des Caraïbes - avec Aliénor, notre premier voilier (voir encadré ci-contre), au moteur sur une mer d'huile.
Nous avions réveillonné à table et le Père Noël avait réussi à trouver le bateau, à la grande joie de Mélanie...


<Celui-ci est plus grand, mais j'en ai jamais vu d'autres comme
Alienor ! Pourtant, il en est passé des voiliers depuis !>


Aujourd'hui, l'endroit décoiffe et la navigation est nettement plus musclée.
On a contourné le cap à plus de 80 milles au large, mais hélas ce n'est pas la bonne solution : pour éviter les rafales de vent qui descendent des sommets de la Sierra Nevada (plus de 5 000 mètres d'altitude), il faut raser la côte colombienne. L'équipage n'apprécie guère, bien que nous ayons réduit la voilure et que Matin Bleu passe sans heurt dans cette mer formée.
Le vent finira par baisser ; la mer tardera à se calmer, elle.

San Blas : famille de David David (en bas de l'image) n'a pas eu de mal à reconnaître Matin Bleu, même s'il n'avait vu que son prédécesseur ! Nos voiliers ont toujours favorisé les rencontres et c'est avec joie que nous revoyons nos amis, au bonheur des escales. Maryline, Mélanie et Nikita posons ici avec la famille de David. Photo © D.R. (Matin Bleu) Nous sommes émus de revenir dans cette île des San Blas où nous étions restés plusieurs semaines, il y a onze ans. Que sont devenus tous ces enfants qui venaient jouer sur le bateau avec Mélanie ?
Avant même que l'ancre n'ait croché sur le fond sablonneux du mouillage, une pirogue arrive avec un jeune homme qui m'interpelle : <Maryline, tu me reconnais ?> Non, il ne me dit rien. <Mais si ! David ! Tu m'as soigné>, dit-il en montrant une grosse cicatrice sur sa plante de pied.

David, un gamin de 8 ans qui venait jouer aux Lego sur Aliénor ! Bien sûr ! <Mais comment as-tu deviné que c'était nous ?> Riant, il me montre Matin Bleu : <Celui-ci est plus grand, mais j'en ai jamais vu d'autres comme Alienor ! Pourtant, il en est passé des voiliers depuis !>
Il me sourit à nouveau, avant de me dire fièrement qu'il le papa d'une petite fille et bientôt d'un deuxième. <Venez ! Je vais vous présenter ma femme.>


Baie de Prony Au milieu de la baie de Prony (Nouvelle-Calédonie), Matin Bleu ! Nous avons hélas peu d'images de notre bateau, car une bonne part a été volée... Photo © D.R (Matin Bleu) NOUVELLE-CALÉDONIE / AUSTRALIE
805 milles - Moyenne : 161 milles par jour
Septembre 2009

Nuits paisibles
Par Guy

Amitié de voyage Aux Gambier, Guy (à droite) prépare un repas avec des amis rencontrés lors de notre première croisière. Photo © D.R. (Matin Bleu) Je me réveille ce matin avec une bonne odeur de crêpes qui s'échappe de la cuisine. Je mets quelques secondes à réaliser que nous sommes en pleine mer, quelque part entre Nouméa et Bundaberg.

Le temps est splendide, la mer calme. Matin Bleu, toutes ailes déployées avance à 4 noeuds malgré un vent très faible. Y a pas à dire, c'est bien un bateau léger !
Par vent arrière, les ailes sont en ciseaux et offrent ainsi toute leur surface pour profiter des risées. Grâce aux lattes, elles gardent leur forme et ne subissent aucun problème de ragage.

Depuis quatre jours, le Pacifique nous offre une belle traversée, le vent pourrait être un poil plus soutenu mais je ne vais pas me plaindre, c'est presque plus confortable qu'au mouillage. Au programme : pêche, lecture, jeu d'échec, un peu d'école pour les enfants, ciné... Et des nuits paisibles.

Tranquille ! Belle prise que cette dorade coryphène pêchée au large de Nouméa ! Photo © D.R. (Matin Bleu) Cet après midi, nous croisons une dépression, quelques nuages et le vent qui forcit jusqu'à 25 noeuds. Nous apprécions que Matin Bleu prenne de la vitesse. Enfin, on avance !
Le baromètre remonte, la dépression s'éloigne avec la nuit. Pourtant le vent continue à forcir et passe à l'Ouest. On est au près serré. On ne comprend pas vraiment ce qui se passe, la météo n'ayant rien annoncé de particulier.
On est proche de la barrière de corail et on commence à deviner les lueurs du phare d'entrée. Nous sentons une forte odeur de terre brulée. On pense à un grave incendie.
Le vent s'établit à 40 noeuds et nous nous retrouvons au près serré dans une mer courte. Matin Bleu tape dans cette petite houle aux vagues très rapprochées qui viennent mouiller jusqu'au mât arrière.

Toute la nuit, le vent chargé de cette odeur de terre va souffler et ne se calmera qu'à 5 milles de la côte. Avec le jour, on découvre notre bateau couvert de sable. A notre arrivée, le capitaine du port qui nous accueille nous apprend que nous venons de traverser une tempête de sable exceptionnelle, la première depuis 70 ans, qui a charrié de la terre rouge jusqu'aux sommets enneigés de Nouvelle-Zélande. Bienvenue en Australie !


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Matin Bleu à la loupe

Carré vivant A force, nous avons oublié que Matin Bleu est un voilier, car il a avant tout été notre maison, le coeur de notre intimité pendant 5 ans ; aussi, nous l'avons rarement fait visiter aux curieux. Photo © D.R. (Matin Bleu) Matin Bleu est une goélette biquille de 14 mètres 80, gréé avec deux ailes de 55 m2 au profil asymétrique réversible et autoportées.
Au début des années 2000, lorsque ce projet de voilier de croisière "facile" né dans l'esprit de Guy Beaup qui a déjà exploré quelques voies originales avec Aliénor, son précédent voilier, et qui s'intéresse beaucoup à l'aéronautique, personne n'est vraiment intéressé...
Exceptés l'architecte Erik Lerouge et le voilier Alain Chapoulot qui collaborent volontiers.

De construction amateur, le voilier sera mis à l'eau en 2004 et sera mené autour du monde par Guy et les siens. (Voir les caractéristiques détaillées et les silhouettes dans l'illustration ci-dessous.)

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Retrouvez bientôt la genèse du projet Matin Bleu et les détails de la construction de cette goélette dans le deuxième article de la série <L'Atlantique et le Pacifique à tire d'ailes>.