Actualité à la Hune

Documentaire-fiction

De pareils tigres

  • Publié le : 27/03/2010 - 00:49

"De pareils tigres" de Jean-Marie Dallet "De pareils tigres" de Jean-Marie Dallet. Les éditions du Sonneur. Photo © Laurent Charpentier Appréciation Voiles et Voiliers : @@@@@
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Le 8 décembre 1893, Alexandre et Joseph Rorique sont condamnés à mort pour avoir massacré l'équipage d'une goélette dont ils se seraient emparés en Polynésie.
Quelques jours plus tard, coup de théâtre ! En découvrant leur photo dans un journal, le capitaine d'un navire reconnaît les deux frères. Ils se nomment en réalité Léonce et Eugène Degrave. Issus d'une famille de la bourgeoisie belge, ils ont été plusieurs fois décorés pour leur bravoure dans des sauvetages en mer...
Héros ou assassins ? Pirates ou innocents ? Dans De pareils tigres, un roman à plusieurs voix, Jean-Marie Dallet reconstitue avec brio le vrai destin de ces marins.

C'est un documentaire-fiction, un jeu littéraire oulipien, un texte imaginaire fondé sur une solide enquête historique. Les témoins sont fictifs, mais chaque détail est vrai et l'histoire exacte.
Le lieu de l'action ? Tahiti, Rarotonga, Fakarava... La Polynésie. Des îles de paradis dont le quotidien se révèle d'une noirceur poisseuse : lumière éclatante, mais brutalité des rapports sociaux ; cocotiers et sensualité des vahinés, mais violence des îliens et arrogance obséquieuse des Blancs.

Le 15 décembre 1891, la Niuroahiti, goélette de Tahiti, appareille de Papeete pour un voyage dans les Tuamotu. Elle disparaît sans laisser de traces...
Le premier à nous donner des informations sur ce voilier est le peintre Gauguin qui, en ouvrant Le messager de Tahiti dans son édition du 12 mars 1892, apprend que le caboteur a disparu avec les frères Rorique, toniques compagnons de ses soirées arrosées.

Zola compare leur affaire à celle de Dreyfus.


L'écrivain Joseph Conrad est notre deuxième informateur. Lui est plus discret, laissant parler le tenancier d'un hôtel-restaurant de Colonia, sur l'île de Ponape (Micronésie).
Plaisir de lecteur, clin d'oeil d'écrivain, ces prestigieux témoignages sont inventés, mais servent à suivre la chronologie d'une aventure digne de figurer dans une nouvelle de Jack London : tels de sanguinaires pirates, les Rorique auraient pris possession de la Niuroahiti, liquidant de sang-froid six personnes, changeant le nom du bateau pour vendre sa cargaison au gré d'une navigation vers la Mélanésie...

"Frères Kip" de Jules Vernes En 1902, le "Frères Kip" de Jules Verne s'inspire de l'histoire originale des frères Rorique. Photo © D.R. Plutôt qu'une reconstitution classique besogneuse, Jean-Marie Dallet tisse un habile canevas, donnant la parole à tous les protagonistes de cet incroyable fait divers. Tour à tour, interviennent Eugène Degrave (alias Joseph Rorique), Léonce, son frère (alias Alexandre), Mirey, le cuisinier du bord, seul survivant et leur principal accusateur, Octavio, l'officier espagnol qui a arrêté ces trois hommes et Maupin, l'enquêteur de la marine nationale...
Etayés de faits réels, la diversité des points de vue fait valoir le courage et l'intransigeance des deux frères, leur savoir de marin, mais aussi leurs ambiguïtés.

En cette fin du 19e siècle, le procès des frères Rorique bouleverse l'opinion publique, trouble les politiques et attise de virulentes passions.

<La mort des Rorique, sur l'échafaud, est le châtiment que la société attend et que les proches des victimes réclament, mais nous regrettons qu'il n'en n'existe pas de plus terrible dans l'arsenal des répressions légales. La mort prompte, sous le couteau, est trop douce pour de pareils tigres>.

On croirait lire les sinistres propos d'un conservateur extrémiste justifiant la torture pour sauver la planète du terrorisme. Il s'agit d'un véritable article du Messager de Tahiti, soi-disant lu par Gauguin.

Par leur capacité de résistance, les Rorique-Degrave deviennent des modèles de courage. En Belgique, un comité de soutien est créé, les relations diplomatiques avec la France se tendent, deviennent exécrables. Le peuple admire ces insoumis combatifs qui, promis à la guillotine, continuent d'expliquer leur innocence, argumentant avec conviction et ténacité.

Zola compare leur affaire à celle de Dreyfus. Jules Verne s'inspirera de leur histoire pour écrire Les Frères Kip (sorti en 1902), l'histoire de deux marins machiavéliquement accusés d'une mutinerie qu'ils avaient combattue.
La journaliste libertaire Séverine, co-fondatrice de la ligue des droits de l'homme, appelle à la libération des marins dont l'accusation repose sur le seul témoignage de Mirey, le cuisinier.

Face à la crise, le Président Sadi Carnot commue leur peine en condamnation aux travaux forcés. Le bagne vaut-il mieux que la mort ? Léonce ne résistera pas aux mauvais traitements et décède en 1898, quatre ans après son arrivée en Guyane. Son frère Eugène sera gracié quelques mois plus tard...

Est-ce la fin de l'histoire ? Non. Jean-Marie Dallet concocte un épilogue apocryphe signé Joseph Conrad. Bon choix. Comme dans le reste de l'ouvrage, tout est palpitant de vérité, même si cet ultime témoin a été ressuscité pour l'occasion.

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Bien : l'originalité de la construction romanesque, la virtuosité de l'auteur réussissant à raconter une histoire rigoureusement vraie en se fondant sur des témoignages imaginaires, la qualité du travail d'éditeur (maquette, qualité du papier et de la reliure cousue-collée).

Mais : absence de cartes de situation, d'une chronologie et du détail des sources historiques.


Au fil de la lecture

<Le vent exerce une pression énorme sur la grand-voile coiffée, tu t'en doutes, et soudain le palan de retenue cède, l'estrope se rompt, le gui passe sous le vent avec la force et la rapidité d'un boulet de canon, frappant en pleine tête le pauvre Gibson et le projetant comme un fétu loin dans la mer - le choc sur sa tête, le bruit d'une noix de coco qui explose, je n'oublierai jamais.
Ce n'est pas la peine, commandant, que je développe plus longuement, ce serait faire injure au marin que vous êtes, vous connaissez comme moi l'effet désastreux d'une bôme qui balaye un pont, quant à la mort de ces deux hommes, elle nous fait une peine infinie et nous plonge aussi dans l'angoisse, qu'allons-nous devenir maintenant, nous, les Rorique ? Mais il y a plus urgent que cette préoccupation égoïste, et mon frère remonte sur le pont pour croiser encore devant l'île dans l'espoir de récupérer nos compagnons. En vain. Le jour se lève, les matelots sont toujours planqués dans le poste avant, Mirey cuve sa peur dans la couchette, moi, dans la mienne, je suis malade de fièvre et d'impuissance, soudain, alors que le soleil pointe et égaye un peu le ciel, je vois passer la tête d'Alexandre dans la descente, il me fixe paisiblement, dit :
- Je mets le cap sur Tahiti.>


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<De pareils tigres>, Jean-Marie Dallet, janvier 2010. Les éditions du Sonneur. 260 pages. 17 euros.

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Les éditions du Sonneur sont actuellement au salon du livre de Paris, porte de Versailles (stand H80), du 26 au 31 mars. Retrouvez le Salon du livre, ici.